Romain Rousseaux Perin | Jour 34 – En amont, le calme sacré
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Jour 34 – En amont, le calme sacré

Comment vous résumer ma journée d’aujourd’hui… Premièrement, je suis allé au Palais Impérial. Tour assez rapide du propriétaire : de beaux espaces, des charpentes impressionnantes qui témoignent du savoir-faire ancestral des charpentiers japonais… Mais je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à m’intéresser à tout cela. Bien sûr, l’architecture me titille. Bien sûr, je n’y suis pas totalement indifférent. Je regarde, j’observe, je retiens, j’essaie de comprendre. Mais un véritable intérêt ? Je ne sais pas. Je ne crois pas. Eus-je l’envie d’aller plus loin, de monter ces quelques marches qui me séparent des tatamis, si cela m’avait été permis ? Bien sûr, il aurait été préférable d’observer ces jardins depuis leur espace de contemplation originel. La Villa Katsura nous offrait ces instants. Le Palais Impérial avait tout d’impérial. On ne touche pas. On regarde, depuis notre statut de simple visiteur. En cela, je pense que le Palais Impérial ne pouvait satisfaire pleinement mon intérêt, ni même susciter un quelconque désir tant je ressentais cette mise à l’écart. Je ne pouvais me résoudre à le contempler comme on regarde les plats en résine dans les vitrines des restaurants.

J’aurais bien eu envie de partager avec vous les quelques photographies que j’ai pu prendre lors de ma visite. Mais impossible, ma carte SD m’a lâché dans la journée. J’espère au moins pouvoir récupérer mes clichés… Y compris ceux de la suite de cette journée. Dommage, ils valaient le coup. À défaut, il faudra vous contenter de ceux de mon téléphone, de moins bonne qualité.

Je me suis rendu dans la matinée à Kibune, un petit village au nord de Kyoto. Je traverse un milieu champêtre, bien préservé, où les habitations humaines côtoient harmonieusement les éléments de la nature qui, bien qu’étant de source naturelle, sont parfaitement contrôlés : le parcours de l’eau est dirigé depuis l’amont par des interventions humaines plus ou moins esthétiques. La montagne est sacrée, mais on contrôle quand même ses forces. Je peux témoigner des installations en amont parce que je les ai vues. Je suis monté, encore et toujours plus haut, jusqu’à ne plus croiser personne. Un chemin forestier devant moi, avec un panneau, en japonais : quelques points d’exclamation, un petit dessin d’ours gentil, et quelques chiffres. Peut-être le montant d’une amende si je franchis cette petite cordelette qui me barre la route ? Je continue. Le chemin forestier se rétrécie, se perd sous les feuilles mortes d’automne. Je crois que je vais devoir faire demi-tour. Je regarde mon GPS. Un chemin alternatif me permettrait de rejoindre le deuxième petit village, prévu dans mon parcours de la journée : Kurama. Il est de l’autre côté du Mont Kurama. Le Mont Kurama, cette immense colline de cèdres du Japon qui se dresse devant moi. Angle de la pente : approximativement 100 %.  Ajoutez à cela une épaisseur non négligeable d’humus qui filtre encore les pluies de la semaine dernière, et vous comprenez le degré d’inconscience qu’il faut avoir pour se risquer à escalader pareille chose. Je n’ai pas mesuré tout cela à l’instant t.

Je me suis lancé, sans réfléchir. Je monte, je monte, et monte encore. Je n’en vois pas le bout. De nature pas très sportive, mes membres commencent à ressentir l’effort intense que mon corps est en train de fournir. Les quelques centilitres d’eau qu’il me reste ne suffiront pas jusqu’à la fin. Je redescends ? Non, trop risqué. Ce genre de côte est plus facile à monter qu’à descendre. Je continue. Encore. Longtemps. Une heure sans doute. J’atteins presque le sommet. J’entends un bruit. Puis deux, puis trois, puis trop. Sont-ce le bruit des feuilles qui tombent ? Sans raison, mon regard se dirige vers le sol. Sur la terre encore fraîche, sous mes pieds, je vois une trace, puis deux, puis trois, puis trop. Un aplat principal, trois gros trous qui s’apparentent dangereusement à des griffes. Et si… Et si… Et si le dessin du panonceau aperçu un peu avant prenait tout à coup sas signification primitive ? Je sens m’envahir un léger pic de stress, le vide dans mon dos, les quelques mètres de la cime qui me restent à parcourir pour atteindre mon but initial. J’essaie de m’abstraire de cette pensée soudaine. Je bois un peu. Je continue. J’arrive en haut. Je regarde mon GPS : je n’ai parcouru que le quart du chemin pour atteindre la petite route qui m’amènera à Kurama. Google Map a quand même un gros défaut : l’absence de courbes de niveau. En dessous, à nouveau le vide, mais qui me fait face, cette fois. Ce ne sont plus des sapins mais des feuillus. C’est intéressant d’ailleurs : le flanc ouest est recouvert de cèdres, le flanc est de feuillus en tout genre. La course du soleil ? Je ne sais pas.

Je descends donc, sans me décourager. Je passe d’un arbre à un autre, essaie de me retenir à tout ce qui peut me paraître stable. Je me suis fait quelques fois trahir par des branches mortes qui ont cédées sous mon poids. Cela m’a valu quelques mètres de descente plus rapides. C’est salissant, mais efficace. Tout à coup, j’entends de l’eau. Une source ? Un courant ? Mon pas se presse, sans perdre en assurance. J’atteins un petit ruisseau, bien encombré. Peu de traces d’activités humaines récentes ici. Malgré tout, quelques murets anciens en contrôlent encore la direction. Je m’étais dit furtivement que je pourrais suivre la direction de l’eau, mais le chemin est trop encombré. Et je ne suis encore qu’à la moitié du parcours pour atteindre la petite route. Face à moi, une deuxième colline. Joie. Entouré par deux collines au dénivelé identique, je n’ai pas d’autre choix que de continuer. Ce serait bête de faire marche arrière, non ?

La deuxième colline n’a pas été plus simple. Elle m’a aussi valu quelques glissades et quelques belles frayeurs. Les appuis étaient plus nombreux, mais plus fragiles aussi. J’atteins le sommet au bout de 45 minutes. Je m’accorde une pause. Ce calme.

 

 

 

 

Un calme absolu.

 

 

 

 

J’entends le battement de mon cœur. Je peux en ressentir chaque pulsation jusque dans les veines de ma main. Curieuse impression. C’est peut-être niais de dire cela, mais je me suis senti vivre, à cet instant précis.

Je reprends mes esprits. Je dois continuer, il est 15 heures, la nuit tombe vite. Une nouvelle descente. Celle-là est vraiment… vraiment raide. Mais je n’ai vraiment plus le choix. Je m’engage prudemment. Chacun de mes pas est assuré, sans précipitation. Malgré cela, le sol est mou, les branches glissent, et moi avec. Je dévale quelques mètres. Cette fois c’est sûr, je ne remettrai pas ce jean demain. Les semelles de mes chaussures n’adhèrent plus. Trop de terre humide. Je continue encore plus prudemment ma descente, en tentant de me raccrocher à chaque tronc qui me le permettra. J’entends alors à nouveau une source. Et j’aperçois un chemin. Mon chemin. Dans l’excitation de l’instant, je ne vois plus que lui. Je descends, trébuche, mais continue de descendre. Mes pieds touchent enfin un sol droit, et dur.

Je suis le chemin. Il épouse parfaitement la forme de la montagne, creusée dans le temps par les sources en amont. Je comprends alors leur forme si particulière que j’avais pu découvrir à mon arrivée en avion : des collines à perte de vue, sur lesquelles on aurait déposé un voile de soie.

Je change ma carte SD. Je continue de redescendre vers Kurama. J’ai soif. Et, comme une apparence divine, comme si les Dieux de la montagne avaient entendu cette détresse, un distributeur s’offre à moi, au beau milieu des bois. Je fais une pause, avec un Coca que je n’aurai jamais autant apprécié. Et je repars d’un meilleur pied.

Un peu avant Kurama, je croise un onsen en chemin. Ce n’est vraiment pas de refus. Je me mets nu sans hésiter, le onsen est très beau, et en extérieur ! Je me nettoie, me glisse dans l’eau chaude, et regarde la montagne que je venais de défier. Je suis resté là, pendant une heure. À la regarder, et à penser. À ma sortie, je prends ces quelques clichés qu’ils me restent de cette journée, en espérant que les autres ne sont pas définitivement perdus.

ロマン

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