Romain Rousseaux Perin | Jour 23 – Small houses, Capsule Hotel et Gyoza party
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Jour 23 – Small houses, Capsule Hotel et Gyoza party

Samedi, je visitais une nouvelle petite maison, signée à nouveau Takeshi Hosaka. Une œuvre qui souligne des rapports intérieur/extérieur qu’on perd souvent dans les maisons japonaises contemporaines. Ici, c’est le centre même de l’idée qui a amené au projet : multiplier les possibilités d’échanges, tant à l’échelle familiale qu’à celle de la communauté de voisinage. La maison est petite : 78 mètres carrés pour trois habitants. Mais sa particularité est d’organiser les espaces à l’intérieur de la maison sous la forme de balcons sur l’espace central de la maison : chaque chambre est un balcon, et chacune à son propre escalier. De prime abord, on pourrait se dire que ces escaliers font perdre de la surface habitable. Oui, et non. Parce que, outre la surface habitable, il y a aussi la pratique : multiplier les cheminements, c’est agrandir l’espace visuel. Plus vous pourrez faire de parcours différenciés dans votre habitation, plus vous aurez une sensation de grandeur. D’autant qu’ici, les escaliers ne font que 50 cm de large, donc l’empreinte au sol reste minime. Les perspectives créés depuis chaque balcon, ainsi que les larges ouvertures sur la rue, participent à cette sollicitation des sens dans la pratique de l’espace. Finalement, seuls les toilettes et la salle de bain sont fermés.

Empressez vous d’aller découvrir l’intérieur de cette maison et une belle valorisation photographique en cliquant ici. Quoi qu’il en soit, cette maison suggère déjà des dispositifs intéressants depuis l’extérieur, et elle ne m’a pas déçu. On remarquera entre autres que, malgré ses généreuses ouvertures, l’espace de vie principal reste totalement protégé visuellement de l’espace public, sans pour autant renier tout contact avec la rue et ses passants. Ou encore le détail de la porte de service, pratique pour décharger les courses de la semaine directement dans la cuisine.

Takeshi Hosaka est un architecte dont j’estime beaucoup le travail et l’implication qu’il met dans chacun de ses projets. Pour cette maison par exemple, il a dessiné et réalisé en maquette plus de 30 propositions, chacune retravaillée parfois jusque très tard dans la nuit. Ce travail n’est pas vain, on sent la finesse de sa réflexion dans la pratique de ses espaces.

Un autre architecte, moins accessible mais dont j’estime également le travail, c’est Sou Fujimoto. Sa notoriété rend difficile toute entreprise d’entretien, mais elle n’empêche pas d’aller voir ses œuvres, même sous la pluie. Ici, la House NA est pour moi une référence dans la catégorie des petites maisons.

Voici ce que j’écrivais à son sujet dans mon mémoire de fin d’étude :

L’architecte japonais Sou Fujimoto termine en 2011 le projet d’une maison individuelle à trois étages pour un jeune couple sans enfant, animé par l’envie de « vivre à la maison en nomades ». La NA House s’installe sur une petite dent creuse s’inscrivant dans un ensemble résidentiel proche d’un quartier très animé de la ville de Tokyo. Le tissu est rythmé de maisons de faible hauteur, propose de nombreux commerces de proximité et bénéficie d’une quiétude assurée par une circulation peu dense, où la voiture cède le pas aux piétons et aux cyclistes [comme un peu partout dans Tokyo]. Ce cadre idyllique rassemble ce dont il a été plusieurs fois question auparavant : la proximité à un tissu urbain attractif, le calme que nous pourrions retrouver en campagne, la présence de la nature assurée par un quartier résidentiel de maisons individuelles où chaque habitant s’approprie abondamment les pro­longements extérieurs, l’accession à la propriété, etc.

Avec cette maison, Sou Fujimoto poursuit ses préceptes qu’il ex­pose dans son ouvrage Primitive Future, un manifeste d’architecture qu’il a initié durant six années de « hors champ » où, trop timide, il n’a pu faire la démarche de se présenter auprès de grandes agences d’architecture, ayant peur de leur jugement sur son travail. La réflexion qu’il a mené individuellement pendant cette longue période s’oriente vers les contraires. En témoigne l’un des chapitres de son livre, « L’intérieur comme extérieur » : « Sou Fujimoto pense en termes de contrastes, cherche l’univers de l’entre-deux et tente d’unir ces deux composantes ». 

La maison N réalisée en 2008 dans la ville de Oita, est le parfait exemple de la mise en scène de ces contraires. Dessinée pour ses beaux-­parents, elle marque un tournant dans sa production de maisons individuelles. Fujimoto parvient à brouil­ler la perception des limites de la maison par l’imbrication de plu­sieurs volumes habitables l’un dans l’autre, sans que jamais la limite entre intérieur et extérieur ne soit clairement définissable. Le jar­din, périphérique aux volumes habitables centraux, participe à cette confusion. Les différentes ouvertures marquant autant de cadra­ges sur l’environnement proche, mêlent l’urbain à l’habitat dans un échange permanent entre vie privée et vie publique. En cela réside un point faible pour notre culture occidentale dans l’architecture de Sou Fujimoto : la quasi absence d’intimité autour et dans la maison. Till Briegleb, journaliste pour Art Magazine, fait une remarque à ce propos : « Elle est l’enchevêtrement de trois boites blanches dont les importantes ouvertures exposent, comme dans un zoo, la vie de sa belle famille. […] Il est regrettable, dans cette poupée russe habitée, au format ‘caisse trouée’, de ne pas retrouver le sentiment d’une maison comme lieu premier d’une retraite ; ainsi manque-t-il dans la dernière facétie de Sou Fujimoto la protection de la vie privée ».

La maison NA est dans la continuité de la maison N, bien qu’elle semble être beaucoup plus utopiste [ce que je trouve moins après l’avoir vue]. Elle reste toutefois intéressante pour son côté expérimental. L’expressivité de cette maison s’arme par une façade totalement transparente, contrastant nettement avec un environnement fait de constructions en béton. Tous les espaces de la maison sont visibles depuis l’extérieur. Le site d’information BFM évoquera une métaphore amusante : « La vie des occupants à l’intérieur de ces cubes transparents peut ainsi être scrutée de l’extérieur du lever au coucher, un peu à la manière d’une émission de téléréalité ». Pourtant, c’est précisément cette transparence qui permet de définir cette architecture comme une maison, son apparence ne le suggérant clairement que par la présence d’un seuil et d’une voie de garage. A contrario, cette façade prive la maison de toute intimité pourtant at­tendue. Ici, même la salle de bain et les sanitaires sont compris dans un volume transparent ! Pour limiter les vis-­à-­vis avec l’extérieur, sur­tout la nuit, des rideaux peuvent quand même isoler chaque « boite » [et à l’usage, ils semblent être tous tirés en permanence. Mais j’y retournerai pour vérifier].

Affichant un caractère minimaliste, la maison NA se structure par une fine armature en acier, blanche, qui lui confère son appa­rente légèreté. Cette structure supporte au total 21 planchers — for­mant autant de « boites » — se différenciant les uns des autres par leur altimétrie respective. Les vitres délimitant certains des espaces et ne pouvant être ouvertes, n’ont pas de châssis et font corps avec la structure, dans le but d’appuyer d’une part cette confusion entre l’intérieur et l’extérieur de la maison, et d’autre part entre les espa­ces de la maison. Ces 21 surfaces sont autant d’espaces pouvant être appropriés individuellement par les habitants. Certains accueillent des espaces spécifiques, comme les sanitaires ; d’autres sont dédiés à devenir de petits coins à soi : bureaux, salon de lecture, espace de méditation, etc : « C’est la métaphore d’un arbre, chaque plateforme représentant une branche. Chaque branche est un espace distinct mais non cloisonné. On se voit de l’une à l’autre, on peut se parler, s’entendre, échanger, où que l’on soit. Une dualité s’opère alors : la maison peut être considérée comme composée d’une pièce unique ou à l’inverse d’une multitude de pièces associées les unes aux autres » [en cela, il est intéressant de mettre en parallèle la maison de Sou Fujimoto avec celle de Takeshi Hosaka]. Deux étudiants de l’école d’architecture de Marne­-La-­Vallée ont écrit un mémoire consacré à l’ambiguïté spatiale, sous la direction de Jacques Lucan. Dans leur partie consacrée à la mutualisation des espaces, ils disent : « L’architecte opère avec la Maison Na, une diminution de la surface de chaque lieu de la maison. En effet, l’architecte les réduit à un minimum en divisant les pièces qui constituent habituellement une maison et en les répartissant dans tout le bâtiment à différentes hauteurs. Bien qu’il existe entre chaque lieu une véritable limite créée par un sol aux altimétries variables, l’habitant doit mutualiser plusieurs lieux pour en faire fonctionner un. Les différents lieux s’interpénètrent dans leur perception mais aussi et surtout dans leur usage ». À noter que les escaliers reliant tous ces espaces sont mobiles, et peuvent tout aussi bien servir de chaises, comme de bureaux, peuvent associer les espa­ces, ou les dissocier… Ainsi, la maison est entièrement appropriable.

Un article présentant une conférence de l’architecte japonais à la Cité Chaillot dit à propos de l’architecture de Fujimoto : « L’architecture y est simple, fragile lorsqu’elle laisse un champ à l’entre-deux, souple lorsqu’à travers sa géométrie répétitive, elle laisse entrevoir la possibilité d’une étendue, humaine lorsqu’elle partage avec les occupants le soin d’y définir les espaces ».

 

Le paradoxe de cette maison est à rechercher dans ce jeu subtil avec les surfaces. En apparence, les différents espaces découlant de la pensée théorique de l’architecte semblent tous d’une surface ex­trêmement réduite. Pourtant, la surface de plancher atteint 81 mètres carrés, ce qui est plutôt généreux pour un couple vivant seul. Mal­gré la sous­-entendue générosité de la surface habitable, la configuration de l’habitat proposé par l’architecte implique un mode de vie particulier. Il n’y a que peu de possibilités pour installer des meubles, chaque petit espace oblige à se contenter du minimum, au risque de voir vite certains espaces se transformer en débarras à ciel ou­ vert. Pourtant, il semble qu’il y ait un point essentiel à retenir pour la suite, et formulé en ces termes par un article en ligne proposé par le site dozodomo.com : « Chaque plan horizontal devient une surface générique, sans fonction spécifiquement définie, qui peut ainsi être utilisé comme bureau, étagère, lit ou siège, s’appuyant sur les coutumes japonaises de s’asseoir et dormir sur le sol ».

La maison NA méritait cet aparté, pour son exemplarité et l’inspiration qu’elle peut susciter dans la profession. L’architecte Yoshiharu Tsukamoto fait aussi école par ses théories autour des petits espaces. Ils ne publient en ligne malheureusement que peu de documents sur ses maisons, mais ça ne m’a pas empêché de tomber sur l’une d’entre elles, qui est toujours bien habitée.

Sans transition, oui, j’ai sauté le jour 22. C’est pourquoi je vous dois quelques explications. Ma motivation à tenir ce carnet de bord reste intacte. La connexion internet devait être optimale. Oui, mais voilà, je n’avais pas accès à mon ordinateur, ni au chargeur de mon téléphone, ni à ma chambre, ni à mon futon, ni à mes clés… restées à l’intérieur de la maison. Bien sûr, Reiko dormait, et je la comprends tout à fait, j’en aurais bien fait autant. Seulement voilà, sans clé, et Reiko impossible à réveiller, impossible de rentrer. Ce que je pensais essayer durant mon séjour s’est donc imposé à moi par la force des choses : le capsule hotel ! Direction Shinjuku : le premier et le second complets, mais le troisième enfin disponible ! Lorsque vous entrez, vous ôtez vos chaussures bien sûr, vous achetez votre place et l’on vous remet le nécessaire pour la nuit : pyjama, rasoir, brosse à dents, et écouteurs (une télévision par lit). Vous déposez ensuite vos affaires dans un casier et ne gardez que le strict minimum sur vous. Avant de vous coucher, vous pouvez profiter du bain commun, toujours dans le plus simple appareil. Vous rejoignez ensuite les dortoirs, et n’avez plus qu’à faire appel au marchand de sommeil. Certes, c’est petit, juste la place pour un couchage, mais largement suffisant, finalement…

J’y ai passé une bonne nuit, meilleure que celle à laquelle je m’attendais. J’en garderai un très bon souvenir. Peut-être pas aussi bon que celui de ce dimanche passé en la compagnie de Chiharu, son mari, leur fille, leurs amies, et Anna, une étudiante italienne qui vit au Japon pour apprendre… le Japonais. Ce qui était à manger était excellent, et fait maison ! Gyoza, Okonomiyake et Takoyaki, j’en salive encore. Mais il est l’heure pour moi de récupérer quelques heures de sommeil. Donc… À demain, si le typhon Lam ne m’a pas emporté ?

ロマン

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