Romain Rousseaux Perin | Jour 39 – Ōsaka 2/2
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Jour 39 – Ōsaka 2/2

Je l’avais remarqué un peu par hasard, la veille. C’est l’avantage de planifier ses visites du lendemain simplement en regardant ce qui interpelle sur une vue aérienne. Là, cela avait toute l’apparence d’un grand parc, un peu excentré. De plus près, il y a effectivement un parc, quelques grandes aires de jeux et de sport, mais surtout, un musée en plein air qui a reconstitué soigneusement des fermes traditionnelles empruntées à des villages de tout le Japon. Je m’attendais à y croiser des touristes, mais personne ! Une sérénité bonifiante, qui permet d’apprécier la grande qualité des architectures remontées sur place. Chaque ferme a ses particularités : tantôt devant supporter la neige de l’hiver, tant son poids que le froid qu’elle apporte ; tantôt une vue directe sur l’écurie où dorment les chevaux… L’on y comprend notamment le rapport au sol si particulier des maisons traditionnelles, et la nécessité d’adopter certaines postures pour en apprécier au mieux ses effets. Je me pose donc sur mes genoux. Il est indéniable que le point de vue est radicalement différent. Les plafonds ne sont pas spécialement bas. Souvent, il n’y en a pas. La charpente est apparente et nous pouvons en contempler toute sa structure depuis les espaces de vie. Mais les ossatures des murs cadrent un paysage à une hauteur inférieure à la ligne de vos yeux. Pareillement, lorsque vous passez d’une pièce à une autre, vous êtes obligés de vous baisser. Dans certaines fermes, il est d’ailleurs même impératif de faire un peu de gymnastique pour se glisser dans la maison, sans se cogner. Dans les fermes, debout, et en regardant les jardins extérieurs, votre regard est guidé invariablement vers le sol. L’horizon est absent. Mais il suffit de s’assoir, de s’agenouiller pour profiter d’un tout autre point de vue. L’horizon est là, au loin. Les shōji tamisent une lumière venant du sud, l’engawa et son avancée de toit apporte l’ombre nécessaire pour que la lumière dont vous profitez à cet instant soit optimale pour magnifier les couleurs automnales. À l’intérieur, les espaces sont très sombres. Une pénombre que j’ai particulièrement apprécié. De nuit, seul le feu central encore entretenu aujourd’hui par quelques permanents, vient éclairer de ses lueurs les bois usés qui délimitent chaque espace de la maison : la chambre au loin, très sombre ; la salle de dessin, que l’on retrouve dans toutes les fermes ; la pièce à vivre, où se situe le foyer, au-dessus duquel mijote le repas du soir.

Notre attention se porte finalement sur ce qu’il y a de plus beau : le déjà-là, l’environnement qu’on doit s’approprier avec modestie. De simples éléments prennent alors une valeur considérable. Quelques unes de ses fermes sont classées au Patrimoine Mondial de l’Humanité. Cela me donne envie d’aller plus loin, de me perdre encore plus dans cette campagne japonaise que j’ai à peine touché du doigt. J’ai maintenant l’impression de manquer de certains éléments pour bien comprendre l’habitat japonais. Mais fatalement, je n’ai que trois ans pour réaliser ma thèse, et un budget limité qui ne me permet pas de voyager indéfiniment… Je dois donc me résoudre à remettre cette découverte à un prochain séjour.

Après avoir flâné un peu dans les environs, je me suis rendu dans le quartier de Minato, au bord de la baie de Ōsaka. Les littoraux sont “polderisés”, pour donner essentiellement plus de place aux industries et aux activités portuaires. Autour, on retrouve les restes de ce qui fut et doit être encore un quartier d’ouvriers. Toutes les maisons semblent issues de programme d’habitations bons marchés, ou des catalogues des constructeurs nationaux. Elles sont globalement assez étroites. Certaines sont très récentes, d’autres sont héritées sans doute des années 1960-1970. Les rues sont plutôt larges. On remarque d’ailleurs qu’à partir d’une certaine largeur, les véhicules prennent la liberté de stationner le long de ce qui s’apparente à une zone de trottoirs. L’auto-permission n’est que temporaire, les feux clignotants sont en action. Dans les rues plus étroites en revanche, je n’ai croisé à aucun moment ce “phénomène”. Existe-t-il donc une largeur de rue adéquate au partage de l’espace public entre les différents modes de mobilité ? À partir de quelle largeur une rue cède-t-elle l’avantage à la voiture ? La question est ouverte.

Les maisons s’alignent au cordeau. Chacune garde une place pour la voiture au rez-de-chaussée. L’entrée de la maison se trouve au fond du “parking”. Globalement, les espaces de vie se concentrent au deuxième et troisième niveau.

Les arrières des maisons sont comme “en attente” de leurs voisines. Personne n’est dupe : rien ne sert de trop travailler ces façades, elles seront bientôt cachées par de nouvelles constructions.

 

Non loin de là, l’autoroute et la ligne du métro aérien surplombent le quartier et rappellent aux habitants leur présence par le bruit de la circulation.

Pour gagner en luminosité à l’intérieur de la maison, il n’est pas rare de croiser des constructions dont l’angle a été creusé pour multiplier les pièces avec un éclairement naturel. Ces maisons sont assez proches du modèle des maisons en drapeau déjà observées à Tōkyō. D’ailleurs, il suffit de faire quelques mètres pour remarquer le paroxysme de cette situation. Trois maisons s’organisent dans la profondeur de l’îlot.

Étonnamment, il n’y a que très peu de convenience stores dans les environs. On retrouve plutôt de toutes petites épiceries tenues par des personnes âgées, vendant les premières nécessités. Les bureaux de tabac et les laveries sont dominants. C’est assez révélateur du cadre social dans lequel nous nous trouvons. Mais pourquoi les grandes enseignes ont-elles décidé de ne pas s’implanter de façon plus importante dans ce quartier ?

Parce que la clientèle ne doit pas manquer… C’est la première fois que je croise autant de barres, dont certaines ont des dimensions proches de celles que nous avons connues et connaissons encore en France. D’autant que le mode de mobilité privilégié de cette population semble davantage se porter sur le vélo que sur la voiture. Même si chacune des maisons a une place de parking, il suffit de constater le nombre de bicyclettes garées devant une des seules supérettes du coin pour le comprendre.

Tous n’ont visiblement pas accès à une ligne de téléphone à domicile… Si tant est qu’il en ait un…

Sur la carte, je repère ce qui s’apparente à un petit port de plaisance. Dans un quartier ouvrier, ça semble plutôt promettre de belles ambiances en fin de journée. Je m’engage donc dans cette direction. Peut-être allais-je avoir le droit à mon agréable surprise du jour (après celle du musée en plein air) !

Surpris ? Ah ça oui ! Je l’ai été ! J’avais déjà remarqué que le rapport à l’eau au Japon était assez particulier. Mais là…

Un mur de béton, qui cache derrière ce qui ressemble plutôt à un cimetière de bateaux… Avec un peu de recul, le choix du mur doit s’expliquer par le niveau de l’eau. Mais cela ne m’empêche pas de trouver ça rude. Même si finalement, vu la hauteur des maisons, cela n’empêche pas les habitants de profiter de “la vue”.

Croiser les situations, se confronter aux fractures sociales, avoir conscience du beau mais aussi du moins beau… Il n’est pas toujours évident de garder un regard purement scientifique sur ce que je peux observer quotidiennement. Je m’attache pourtant à prendre un maximum de recul sans porter de jugement de valeur. Essayer de me détacher de ce regard occidental qu’est le mien, même si je crois qu’au fond, ces deux mois ne suffiront jamais. Demain, je quitte Ōsaka pour Kanazawa, au Nord du Japon. Deux heures et demie de train pour changer de région et d’ambiance.

ロマン

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